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Parures de Petitebijou

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30 Août 2013 Publié dans #Roman

« Des inconnues » est un roman de Modiano en trois parties situé dans l’œuvre de l’auteur entre « Dora Bruder » et « La Petite Bijou» (qui n’est pas qu’un charmant pseudo babeliesque). « Dora Bruder » est une enquête sur une jeune fille juive ayant réellement existé dont les parents avaient mis une annonce d’avis de recherche. Modiano a entrepris une enquête minutieuse sur la fugue de cette adolescente pendant la guerre. «La Petite Bijou » raconte l’histoire d’une jeune femme à la recherche de sa mère.
Entre les deux, il me semble que « Des inconnues » constitue dans l’écriture modianesque une transition dans ce que je pourrais qualifier, lectrice assidue de l’écrivain, un trilogie féminine : ces trois romans ne souffriraient pas d’être reliés.
Comme pour « Dora Bruder » ou « La Petite Bijou », les personnages principaux du roman « Des inconnues » sont des femmes, tout juste sorties de l’adolescence. L’auteur nous conte un instant de quête, qu’il conduit comme une en-quête, la quête de l’intérieur, de l’intime.

Chaque partie du roman « Des inconnues » évoque donc une tranche de vie racontée par une très jeune femme, comme très souvent chez Modiano en rupture. Qui dit rupture veut dire fuite, fuite géographique, fuite d’un milieu, fuite d’un passé encore juvénile mais trop pesant. De ces trois jeunes femmes, nous ne connaîtrons ni le prénom ni le nom, éléments si essentiels dans le monde modianesque. Par contre, les hommes et les femmes qu’elles vont rencontrer sont bien conformes à la généalogie littéraire de l’auteur, portant des patronymes toujours plus ou moins exotiques et je dirais contradictoires : un prénom banal suivi d’un nom étranger : ici, par exemple, Mireille Maximoff, Alberto Zymbalist… cet Alberto Zymbalist qui se fait appeler « Guy Vincent ». Chez Modiano, l’apparente banalité, l’évidence première est toujours le voile d’un secret.
La première inconnue a 18 ans. Elle quitte Lyon, la province trop étroite où elle étouffe, après une rencontre avec une femme belle et mystérieuse – Mireille Maximoff -rencontrée à Torremolinos , qui lui conseille de devenir mannequin. Rentrée de ses congés payés (elle est dactylo), la jeune fille se présente dans une maison de couture réputée de Lyon, est refusée, mais un homme lui dit qu’elle a « quelque chose… ».
Cette vague idée de « quelque chose » résonne comme une promesse, et donne l’élan à la jeune fille pour s’enfuir à Paris dès le lendemain par le train de nuit. A son arrivée, elle contacte Mireille, qui va l’introduire dans son monde énigmatique de photographes, acteurs, et autres artistes dont on ne saura jamais vraiment la teneur de leurs carrières qui semblent pour le moins incertaines.
C’est ainsi que la narratrice va croiser le mystérieux Guy Vincent, avec lequel elle va vivre une histoire d’amour (probablement la première), qui va l’amener entre autre à fréquenter un hôtel de Genève où son amant cherchera en vain le Consulat du Pérou. Je ne raconte pas la suite de l’histoire pour ne pas gâcher le plaisir d’un futur lecteur.

L’héroïne de la deuxième partie est pensionnaire à côté d’Annecy (ce décor que Modiano reprendra pour « Un pedigree », son roman le plus ouvertement autobiographique). Elle a sensiblement le même âge que la première « inconnue ». Elle ne connaît pas son vrai père, et a été élevée par sa mère et un beau-père avec lesquels elle entretient, on le comprend à demi-mot, des relations plutôt distendues. La jeune fille va s’enfuir du pensionnat, en quête de son père, croiser des hommes abuseurs, et le récit se terminera d’une façon dramatique.

Pour la troisième partie, la plus énigmatique et complexe à mes yeux, nous sommes de retour à Paris, près de la Porte de Vanves. L’inconnue (française) s’est enfuie de Londres où elle travaillait, s’installe dans un grand atelier dont l’adresse lui avait été donnée à Londres par un Autrichien qu’elle fréquentait dans le quartier de Portobello. Elle dort mal, réveillée le matin par des bruits insolites qu’elle va mettre un peu de temps à identifier. Un jour elle comprend que ce bruit de « sabots » accompagne le sort tragique de chevaux que l’on amène très tôt aux abattoirs de Vaugirard. L'angoisse qui ne quittait pas la narratrice ne fait que croître. Elle ne peut s’évader, incapable de prendre le métro, prise de panique. Peu après, dans un café, elle rencontre un professeur de philosophie en train de corriger ses copies… et le récit bascule avec un tout autre éclairage.


J’ai relu ce roman pour écrire ce billet, et il m’est apparu très singulier et de haute tenue dans l’œuvre de Patrick Modiano. Le livre fermé, on s’interroge bien sûr à propos des points communs qui relient ces trois jeunes femmes dont nous ne savons rien d’autre que ces tranches de vie brèves à un moment clé de leur existence.
Nous ne connaissons que peu de choses d’elles, le titre nous l’indique, ce sont des inconnues : pourtant, en réfléchissant, je me dis que le peu que nous savons d’elles est bien plus authentique que tous les personnages qu’elles croisent qui soit portent de faux noms, habitent des appartements frauduleusement, sont des pères dont on ne sait rien… Les vrais inconnus, finalement, ce sont eux. Nous ignorons leurs réelles intentions, certains disparaissent, mais, contrairement à nos héroïnes, leur fuite n’est pas inscrite dans une quête d’eux-mêmes.
Un lecteur ici parle de désespérance. Je ne l’ai pas ressenti ainsi. Certes ces jeunes filles, emplies d’une certaine pureté, sont confrontées à un monde angoissant, hostile, dangereux parfois et même dégueulasse, mais elles s’en tirent toujours parce que précisément elles portent en elles cette part de rêve encore diffuse du sortir de l’adolescence, qui les protège malgré tout, en leur conférant une part d’inconscience qui leur fait traverser les épreuves un peu en somnambule. Elles n’ont pas une once de cynisme d’un âge avancé. En y regardant de plus près, j’ai noté que lorsque Modiano emploie le mot « inconnu », ce qualificatif ne s’adresse jamais aux héroïnes, mais à leur entourage. Pourtant, l’une proclame qu’elle veut rester « non identifiée ».
Nommer les choses, c’est les connaître, dirait Levinas (en plus subtil évidemment), philosophe que connait bien Modiano. Sans doute les jeunes filles sentent confusément qu’une apparente transparence cache souvent une imposture, ou du moins des mensonges.
Toutes trois aiment se réfugier dans les salles obscures d’un cinéma. La fiction les apaise, les rassure. Toutes trois ont peur du sommeil, car, dit l’une d’elles, dans le sommeil on peut livrer ses secrets, comme si la « vraie » vie se manifestait durant leur sommeil. Elles prennent des somnifères ou autres barbituriques. Elles vivent leur vie diurne telles des personnages de Cocteau, entre rêve et réalité. Elles paraissent flotter dans leurs corps comme dans leurs pensées.
Pourtant, et c’est tout le charme et la singularité du livre à mes yeux, finalement, elles suivent une ligne droite, même dissimulée sous des méandres. Au fond, elles ont la volonté de s’en sortir, et agissent, parfois radicalement. Nous ne savons pas quel sera leur destin, mais à chaque épilogue du moment qui leur est consacré, elles connaissent une libération. C’est à travers les autres, même nuisibles, qu’elles apprennent à se connaître. Leur part d’inconnu, comme celle qui est propre à chacun d’entre nous, est leur trésor, leur identité, quelque chose qu’on ne pourra jamais leur voler.
Dans la troisième partie, à Paris, Modiano nous souffle que l’affirmation de soi, l’indépendance, mais aussi l’espoir se conquièrent grâce aux mots, l’écriture, la philosophie, transmis par des bienveillants que l’on se choisit comme guides.
La jeune femme, d’abord impressionnée par le livre prêté par le professeur de philosophie raconte : « Mais à mesure que je tournais les pages, je me laissais envahir par une légère euphorie, comme si les mots du Docteur Bode me persuadaient que je pouvais vivre au présent et que j’avais même un avenir devant moi ».
L’écriture de Patrick Modiano est discrète, intime, empreinte de réalisme comme de poésie. Elle semble vous frôler comme un fantôme qui vous murmurerait d’étranges et douces paroles à l’oreille. Il est impossible de résister à son ensorcellement.

Des inconnues - Patrick Modiano

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