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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

9 Février 2013

« Pour Sylvie, en souvenir de tous les sentiments qui nous rapprochent. Mille tendresses. Isabelle »

L’écriture est juvénile, ronde, féminine. Le texte est écrit à l’encre bleue sur la page de couverture.

J’imagine une dédicace d’une jeune femme à une autre.

J’ai commandé « Diane Lanster » sur internet, oui, j’ai beau adorer les librairies, le livre est devenu pour moi un objet de luxe. A quelques exceptions près, je les emprunte ou les achète d’occasion, au gré des marchés ou du web. Pour 1 euro (+ frais de livraison), j’ai racheté le roman de Jean-Didier Wolfromm en édition de poche, que j’ai lu la première fois à l’âge des personnages, aux alentours de la vingtaine. Je me suis souvenue dernièrement de la forte et durable impression que l’œuvre avait exercée sur moi, et je l’ai cherchée en vain dans ma bibliothèque. Mon chat l’a-t-il dévorée aussi ? Curieuse de savoir si la relecture m’en procurerait encore du plaisir, je l’ai donc rachetée, et la voici dans ma boîte aux lettres. La couverture (un dessin de l’auteur représentant on le suppose Diane) m’émeut. Le livre a des odeurs de papier jauni, et contient une dédicace sur la première page.

Dès les premières lignes, les mots percutent et accrochent. Je me souviens. Je me fais la réflexion – pensée qui ne m’aurait pas effleurée à vingt ans, que Jean-Didier Wolfromm, en critique littéraire aguerri, sait que l’intérêt du lecteur se capte et qu’on le retient prisonnier à ce moment précis, ou on le perd à jamais. Ici, comme rarement, l’intérêt ne s’épuise jamais. Il n’y a pas non plus véritablement de progression dramatique. C’est un uppercut de 220 pages. A vingt ans comme à cinquante, malgré tous les livres lus entretemps, je suis fascinée.

Nous sommes fin des années cinquante. Le narrateur, Thierry, est infirme. La polio l’a terrassé dans l’enfance, suivie d’une maladie de peau qui lui laisse peu de répit. Sans compter les crises d’asthme et les allergies. Le combat à mener passe par la rééducation qui a révélé à l’adolescent un don pour le dessin. Le jeune homme s’inscrit dans un atelier préparatoire au concours d’une école des Arts Décoratifs. A ce jour, il n’a vécu que par la maladie, cloîtré dans sa chambre et ses pensées. Le jour de la rentrée, il rencontre Diane Lanster. Le livre est une longue lettre adressée à celle-ci, quatre ans après leur rencontre, quatre ans d’apprentissage de la cruauté.

On a tous connu dans nos adolescences ingrates des personnes, garçons ou filles, à la Diane Lanster. Celui ou celle qui est insolent de beauté, au charme ravageur auquel personne ne résiste, pour qui tout est facile, qui en est conscient mais semble s’en excuser tout en trouvant cela normal, au destin que l’on imagine dans sa peau de complexé comme flamboyant. Et, lorsque ces êtres élus daignent poser les yeux sur vous, vous manifester un peu d’intérêt parmi leur multitude d’admirateurs, vous en êtes bouleversé, pétri de reconnaissance…

« Diane Lanster » est un roman dénué de toute fioriture, impitoyable, douloureux. Il va bien plus loin que le thème du ver de terre amoureux d’une étoile. Il décrit, sous la plume au scalpel de Thierry, les rapports violents du sentiment qui nait, amical, puis amoureux, pour la première fois, qui vous emporte tour à tour dans une tempête d’émotions contradictoires, sur toute la palette de ces artistes en herbe. Le drame de Thierry est de ne pas pouvoir distinguer dans l’affection que Diane lui porte la frontière entre la pitié humiliante et le réel attachement. La force du récit est d’osciller en permanence entre la haine et l’amour, avec la vitesse qu’ont les emportements de la jeunesse, quelle que soit l’époque.

Autour du couple formé par les deux étudiants, gravitent deux autres personnages qui vont devenir les instruments par lesquels la pièce de théâtre deviendra comique ou tragique, dans une atmosphère qui ressemble parfois aux ambiances créées par Cocteau. Diane m’évoque, dans son cadre de vacances de l’île de Porquerolles, son attitude d’allumeuse innocente et perverse à la fois, la Cécile de « Bonjour Tristesse » de Sagan, dont elle pourrait être une cousine bien plus féroce dans son aveuglement forcené face aux ravages qu’elle commet. De la petite jeune fille « bien comme il faut », bourgeoise, superficielle, naïve, au fil des pages, émerge une manipulatrice aux griffes bien acérées qui se grise au succès avec la désinvolture de ceux à qui on a toujours tout pardonné. Elle piétine son monde avec application, moins mue par une volonté de détruire que de laisser faire la vie qui l’a toujours choyée, au mépris des dommages collatéraux. Thierry, par sa lettre, déclaration d’amour et de haine à jamais mêlés, à supposer que Diane la lise, déclare vouloir la « suicider », mais on peut penser que cette hargne passionnelle ne pourra qu’alimenter l’ego flamboyant de la jeune femme, et tout juste lui causer quelques cicatrices qu’elle trouvera charmantes. La puissance du livre tient aussi dans le mystère de la jeune femme, dont on ne saura jamais la part de perversité et d’innocence.

Apprentissage de l’ambivalence des désirs, des pulsions secrètes, de l’indépendance, de la solitude qui nous relie tous, magnifié par un style d’une beauté à couper le souffle. Ecrit en 1978, « Diane Lanster » sera suivi d'un dernier roman en 1990, longtemps après, écrit par l’auteur mort en 1994. Il en avait écrit un autre, quinze ans auparavant. Je comprends qu'il ait fallu un laps de temps aussi long après celui-ci, qui reçut, très justement le Prix Interallié, tant il est réussi. On sait que l’auteur a puisé dans ses fibres le rapport à la maladie et l’évocation de son goût pour le dessin. Mais on est bien loin de l’autofiction complaisante, il y a de l’élégance et de la pudeur dans ce livre-là, dans ces mots nus et le refus de tout effet mélodramatique.

Ils sont très rares les romans que l’on peut lire à presque trente ans d’intervalle en y trouvant la même intensité. Sans doute lors de ma première lecture l’attraction a tenu dans le mystère des relations troubles entre les personnages que je découvrais à peine dans ma propre vie. Aujourd’hui, j’admire le talent de l’auteur à recréer l’ambiance du monde finissant de l’adolescence, de sa quête d’absolu, qui nous habite au grand jour à cet âge, qui nous quitte pour certains, et que d’autres conservent au fond d’eux malgré les années et les expériences accumulées.

« Diane Lanster », contrairement à moi, n’a pas pris une ride. C’est un chef-d’œuvre à ne pas rater. Une sanguine.

Une dédicace. Amicalement amoureuse, amoureusement amicale. D'Isabelle à Sylvie, âgées peut-être d’une vingtaine d’années. Sylvie s’est séparée du cadeau, la belle amitié n’a pas survécu aux années. Finalement, Isabelle a tapé dans le mille : la vie est cruelle. Ce sont peut-être les enfants de Sylvie qui se sont débarrassé du roman. Nos histoires sont bien peu de choses.

L’idée de savoir ce que mes livres deviendraient après moi, avec pour certains des mots griffonnés sur la première page, témoins d’amitiés et d’amours, me hante depuis un certain temps. Il m’est insupportable de les imaginer éparpillés, tombant aux mains de possibles lecteurs qui ne les verraient même pas. J’ai fait en sorte officiellement voilà trois mois que cela n’arrive pas. Je sais où ils continueront leur vie, qui veillera sur eux. Depuis, je dors mieux.

Thierry, finissant sa lettre, dit adieu à sa jeunesse, à ses premières fois. Ce long cri d’amour et de haine est le constat amer et ébloui de l’irrépressible dévotion à une déesse qu’il a lui-même élevée au rang de mythe fondateur de sa vie, rendant toutes les autres rencontres à jamais ternes et sans joie : Diane Lanster.

Diane Lanster - Jean-Didier Wolfromm

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