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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

20 Novembre 2013 Publié dans #Roman

La lecture de ce roman est pour le lecteur particulière, car ce texte de 1992 est posthume, (édité en 2000), et suivi d’un « Journal de relecture » de l’auteur (de 1992 également). Il y a donc fiction, mais cette fiction est doublement infiltrée par les éléments biographiques de l’écrivain puisque le deuxième texte, le journal, a été délibérément ajouté par l’éditeur au premier.
La quatrième de couverture nous informe qu’Yves Navarre, avec ce roman, fait ses adieux à la littérature. Si j’ajoute qu’avant d’entamer ma lecture je savais qu’il s’était suicidé en 1994, soit deux ans après son écriture, et que par ailleurs on apprend dans le journal qu’il n’y aura pas de publication vu la réticence des éditeurs, (qui a eu raison du peu d’énergie de l’auteur), rien ne laissait présager de quoi se vraiment se réjouir à la perspective de me plonger dans le récit.

Seulement voilà, il s’agit avant tout avec Yves Navarre, dont je connaissais la voix si talentueuse, de littérature, et pour prendre un certain contrepied à l’expression du poète, tout le reste est… secondaire.

Faisons fi de tout contexte biographique et attachons-nous au plus important : le texte.
Dès les premières pages, j’ai retrouvé le style d’Yves Navarre : raffiné, élégant, très français, d’une musique mélodieuse et d’apparence simple. On sent tout de suite l’amoureux des mots et de l’écriture, l’exigence de faire surgir une singularité, la force d’une volonté d’être à la hauteur de son ambition. L’auteur ne triche pas, ne cherche pas la facilité. En effet, une fois de plus, comme tout livre réussi, le roman nous raconte l’histoire de personnages mais aussi une idée de la littérature.
Evidemment, ce qui est troublant, et parfois envoutant, est que le personnage principal, Camille, est un auteur, femme, visiblement double d’Yves Navarre (il le confirme dans son journal), Camille que l’on découvre lors d’un week-end de Pâques à Paris, de nuit, sous la pluie, seule et handicapée, toujours non remise de sa rupture avec son amour de vingt ans, Eric, survenue il y a sept ans, ayant à ce jour écrit tous ses livres sous un faux nom et décidée à écrire son dernier sous sa vraie identité. Fatiguée de tout, déprimée, cette dernière entreprise sera pour elle une façon d’atteindre sa dernière limite, de faire face à sa vérité ultime, ce qui lui permettra d’enfin réussir son suicide : plusieurs tentatives ont échoué. Comme dit Camille, la première fois on vous plaint, la seconde on essaie de vous soigner, la troisième tout le monde s’éloigne, lassé de ce qui n’est plus qu’un événement banal auquel on vous associe.
Pour être honnête, même si le roman est éclairé par un couple d’immigrés Algériens dont Camille fait la connaissance qui la soutient et la sort de son isolement, et même si la fin est apparemment ouverte et presque heureuse, Yves Navarre dépeint le plus longuement la dépression de Camille, ainsi que sa volonté de mourir. Son renoncement. C’est horrible de le dire, mais ces lignes-là sont les plus belles, les plus âpres, les plus marquantes. Et c’est ainsi que je rejoins cette idée que l’écrivain n’a pu qu’éprouver les mêmes états d’âme que son héroïne. Les questions que Camille se pose, sur l’écriture, la famille, l’amour, Yves Navarre a dû se les poser. Et, finalement, la question que l’on peut à notre tour se poser, et ce fut mon cas, est de savoir si au fond le vrai sujet du livre n’est pas « ah quoi bon de continuer à écrire même si c’est la seule chose qui nous fait vivre ? ».
Par ailleurs, dans son « Journal de relecture » qui suit le roman, nous assistons à l’épuisement d’Yves Navarre à satisfaire ses divers éditeurs qui les uns après les autres refusent le roman, ou demandent tant de corrections, sans doute effrayés par son côté morbide ou pour le moins déprimant, qu’Yves Navarre finit par jeter l’éponge. Et il est vrai que dans son abandon à l’idée de publication résonne l’écho d’un renoncement à la vie. Comme Camille, Yves Navarre vit et meurt d’écrire.
Arrivée à la fin de l’ouvrage, je suis un peu mal à l’aise, déchirée entre plusieurs sentiments.
Indéniablement il y a de la beauté et de la vérité, une mise à nue sans concession mais aussi sans complaisance chez Camille et Yves, et les mots que l’un et l’autre choisissent à s’en rendre malade sont magnifiques. Je trouve que la plupart des romanciers français actuels ont perdu ce goût du risque qui est d’oser inventer un style personnel qui tout en étant héritier du dépouillement du nouveau roman assume sa part d’introspection en transcendant le fond par la forme. A aucun moment du roman d’Yves Navarre j’ai été lassée des tourments, dilemmes de Camille. Cette femme est touchante par sa sensibilité, ses faiblesses diversement assumées, et si ce n’est pas l’humour (absent du livre) qui la sauve, c’est une part d’humanité au fond d’elle-même que fait subtilement transparaître Yves Navarre dans laquelle on peut éventuellement se retrouver, un certain idéal de vie, un désir un peu désespéré d’un idéal dont on ne sait pas vraiment s’il se trouve dans la tentative artistique, la sublimation d’un amour qui ne veut pas mourir, le courage de vouloir demeurer maître d’un corps diminué qui vous trahit, l’étincelle d’une solidarité possible au-delà des différences sociales et identitaires…
Si la fin esquisse l’idée d’un nouvel élan, celui de l’auteur visiblement a faibli. Quand il ne parle plus de l’auteur Camille (qui refuse le « e » au mot auteur), Yves Navarre perd de sa combativité. Le journal de relecture, très bref, parcouru en suivant, accentue cette sensation. Je comprends l’intérêt de cette juxtaposition, mais lorsque l’on referme le livre définitivement, ne reste qu’une grande tristesse et le goût de la défaite.

La dame du fond de la cour - Yves Navarre

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