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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

13 Novembre 2013 Publié dans #Roman

Parmi toute l’œuvre d’Elie Wiesel que j’ai presque lue dans son intégralité, si j’ai une préférence pour les essais traitant des histoires hassidiques, l’œuvre romanesque « Le cinquième fils » a de loin ma préférence. En effet, il me semble qu’avec ce roman, Elie Wiesel a tissé de la plus belle manière les thèmes qui le hantent et trouvé le meilleur équilibre entre fiction, tradition, transmission, et littérature.
Ses romans ont parfois le défaut de soumettre l’histoire racontée aux « messages » un peu trop appuyés, ceci sûrement à cause du côté obsessionnel de l’auteur, et la lectrice que je suis a dû souvent s’accrocher pour ne pas perdre son intérêt.
On relie souvent Elie Wiesel à la formule « devoir de mémoire » tellement employée qu’elle en a perdu de sa force, je dirais – pour nuancer le propos, que selon moi le thème fondamental sur lequel repose son œuvre entière est le thème de la transmission, thème essentiel du judaïsme, mais bien évidemment universel. Mais la transmission dont il est question ici est celle du père au fils, Elie Wiesel, il le reconnait d’ailleurs lui-même, se sentant incapable de brosser un portrait féminin (il est vrai que les femmes de ses romans sont comme des météores, elles tombent dans les pages et en disparaissent en une vitesse éclair mais en y déposant des traces explosives).
Père et fils, fils et père, mémoire donc, et plus particulièrement ici comment transmettre la mémoire d’un monde détruit par la Shoah, un passé dont la nostalgie empêche le père d’être heureux, ou de s’autoriser au bonheur, et qui pèse sur le fils essayant d’endosser ce qui est indicible malgré la conscience que ce ne sera jamais son histoire et qu’il ne pourra jamais se l’approprier tout à fait.
L’incommunicabilité est commune à chaque parent et enfant. Le conflit est inévitable pour l’affranchissement, mais pour les enfants de survivants, la culpabilité est d’un prix exorbitant.
« Le cinquième fils » raconte donc l’histoire d’un père survivant d’un ghetto polonais qui veut témoigner auprès de son fils new-yorkais de la traque obsessionnelle dont a été victime sa famille d’un bourreau SS dont la figure incarnation du Mal l’obsède.
Reuven, dont la mère s’est réfugiée dans la folie et le père dans le silence, a échoué dans son désir de vengeance. Son fils désemparé reprend le flambeau pour l’amour de son père, conscient que ce bourreau, surnommé « L’Ange », est devenu un membre à part entière (et toxique) de la famille. Il part à la quête d’un fantôme, d’une abstraction, sans illusion de réparation. Autre fantôme, ce cinquième fils, Ariel, sorte de double fantasmé de Reuven, devenu le symbole des espoirs assassinés mais surtout d’un monde imaginaire seule échappatoire possible à la folie des hommes et rempart à sa propre folie.
Le roman alterne les récits réalistes et dramatiques et les moments oniriques, le style indirect, la prière et les dialogues père-fils. Le dosage est subtil et très réussi, offrant au lecteur des moments de respiration nécessaire par des ruptures de ton bienvenues. Les époques et les lieux se télescopent, se font écho, l’effroi du ghetto se noie dans la fourmilière new-yorkaise, les mots du père dans la colère du fils, et les rêves de chacun créent une réalité palpable qui les sauve de la tentation suicidaire.
« Le cinquième fils » est aussi réussi car il peut s’appréhender sur bien des niveaux : historique, spirituel, onirique, poétique… Le dosage équilibré de tous ces ingrédients rend l’histoire accessible et parlante à chacun. L’auteur croit en la stérilité de la vengeance (idée ou acte) à laquelle il oppose l’éventualité de pardon, malgré la souffrance dont on voudrait se délivrer. Avant tout, l’œuvre est un émouvant roman d’amour entre pères et fils auquel Elie Wiesel ne veut pas apposer le mot fin, mais plutôt l’expression « à suivre ». C’est ainsi et pour cela que l’écrivain continue à écrire et à laisser des traces.

Le cinquième fils - Elie Wiesel

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