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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

27 Février 2014

Critique réalisée dans le cadre de Masse Critique. Merci à Babelio et aux Editions Parenthèses

Cela fait malheureusement bien trop longtemps que je n’ai pas remis les pieds à Marseille, ma ville natale, où j’ai passé avec ravissement ma petite enfance jusqu’à l’âge de 8 ans, avant de finir par entretenir avec elle un rapport ambivalent d’attraction/répulsion.
Michéa Jacobi, « le piéton chronique de Marseille », nous propose sa propre anthologie littéraire, choisissant selon son goût et la volonté d’éviter les sentiers bien trop arpentés, des textes rassemblés autour de quatorze itinéraires, sans souci d’analyse ou de chronologie, guidé par le plaisir et la surprise, et au bout du compte dans le but affirmé et amoureux de donner à voir, ressentir, appréhender une ville victime de clichés faciles, usés jusqu’à la corde, complexe et mystérieuse à saisir, farouche et sauvage sous ses airs « pagnolesques » et méridionaux.

L’évidence à laquelle je suis revenue en lisant ces textes au gré de mes envies, est que Marseille est avant toute chose un port. C’est au fond, pour moi, mon premier ressenti d’enfant à travers mon histoire familiale et les promenades urbaines qui finissaient toujours par une odeur portuaire, iodée et mazoutée, avec un grand-père m’emmenant avec nostalgie près des pétroliers à quai où il avait travaillé, une grand-mère me faisant arpenter le Vieux-Port où elle avait été marchande de poissons jeune fille…oui, des clichés, n’est-ce pas, mais les clichés naissent toujours d’une vérité… Je ressentais la beauté jusque dans la saleté des rues d’un centre-ville où l’on croisait encore une population modeste, dans ce brassage d’odeurs comme de faciès des passants regardés, avec le soleil et le mistral qui mettaient tout le monde d’accord.

Dans cette anthologie, que ce soit sous la plume de Cesar (Jules pas Raimu) en passant par Simone de Beauvoir, Maupassant ou Paul Morand, sans oublier Jean Genet, c’est cet immense kaléidoscope d’impressions, de couleurs, d’accents, avec le même sentiment que perpétuellement quelque chose nous échappe.
Je suis née à Marseille, le port de Marseille, m’y suis toujours sentie familière et étrangère.
Lisant ces textes, regardant les photographies de Henryk Vierny et leur bleu intense et étale, j’ai compris que le marseillais est toujours en transit, il vient et repart à son port d’attache ou de hasard, embarqué ou débarqué. Marseille est une cicatrice, la trace d’un itinéraire antérieur, d’un exil intérieur, même si on y est né. Mes grands-parents arrivés d’Italie ou certains autres de mes ancêtres venus d’on n’a jamais su où exactement si ce n’est « du sud », ressentaient déjà dans les années 30 un (ou une ?) Marseille comme moribonde. Ça a toujours senti la mort et la putréfaction. On dit souvent que le mistral « lave » le ciel marseillais, et cette lumière incendiaire sèche les plaies avant, dans un mouvement contraire, de les raviver. Marseille, ville de contrastes. Les touristes aiment les calanques, les îles, tout ce qui permet d’échapper à la sclérose d’une ville enserrée sur elle-même, jalouse, violente.
J’ai toujours ressenti la violence à Marseille. La violence, pas la peur. Une rage continue nourrie peut-être de la déception de l’immigré qui a trop rêvé, du rapatrié d’Algérie avec cette souffrance du « on dirait presque notre pays », ce « presque » qui déchire, souffrance du mépris continu du reste du pays pour cette imagerie bon enfant un peu vulgaire savamment entretenue par les élus locaux de tout bord…

Alors, avec le temps, parce que lorsque l’on s’enterre dans un port il faut bien se raccrocher à quelque chose (pas facile d’avoir des racines liquides), ce fameux repli communautaire s’est exacerbé à Marseille, autour d’une équipe de foot tapiesque, de figures politiques Gaudinesques post Gastounesques, des quartiers nords en bidonvilles (où j’ai connu le paradis avec la méditerranée en point de mire), alimentant ce que l’on nous reprochait, ce chauvinisme pétanquesque, les icones du grand banditisme auxquelles le cinéma français peut dire merci…

Marseille c’est ça et ce n’est pas ça. C’est un port j’y reviens, et j’en repars. C’est aussi et surtout la vision d’un Jean-Claude Izzo ou d’un Robert Guédiguian.

Voilà, c’est un peu comme lorsqu’on va en visite chez une vieille tante rasoir : pas vraiment envie d’y aller mais il le faut, envie de vite s’en échapper, et une nostalgie qui vous troue l’estomac sans crier gare quand vous vous en éloignez.
Notre-Dame de La Garde, la rue de Rome, Arenc, la Gare Saint-Charles, je les porte en moi et je les vomis. Ils m’ont un peu trop nourrie, jusqu’à l’écoeurement. Il est probable que ce seront mes dernières effluves au moment de mourir.

Oui j’ai autant détesté Marseille que je l’ai aimée. Pourtant je n’ai jamais retrouvé cette volupté du mélange du mistral et des épices saupoudrées par le vent sur le poisson fraichement péché, ces contrastes qui vous explosent à la gueule en couleurs criardes, les injures qui fusent avant de mourir dans un rire futile, les putes à l’Opéra (une pensée pour mon arrière-grand-mère) la plage des catalans puant la friture frelatée et ses pizzas défraichies, les corps felliniens presque nus et donc presque égaux au rivage d’une mer matricielle, non, tout ça je l’ai perdu, et un peu retrouvé grâce à Michéa Jacobi dont j’ai réalisé après que j’avais beaucoup apprécié également l’ouvrage « Notre Yiddish, un abécédaire » dont il est également l’auteur. Je semble n’avoir pas parlé de son anthologie marseillaise, et pourtant je n’ai parlé que de ça.
Je savais pourquoi j’ai choisi ce livre dans la liste proposée par Babelio. Je voulais retrouver mon enfance et ses sentiments fantasmés avec le temps. Au fond, ces textes en promenades ne sont rien d’autre que ça, un rêve collectif qui finira par s’échapper…

Marseille en toutes lettres - Michéa Jacobi

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