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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

3 Octobre 2013 Publié dans #BD

Ayant lu et beaucoup aimé l’adaptation de « L’hôte » de Camus que Jacques Ferrandez ainsi que ses « Carnets d’Orient », j’avais un a priori favorable envers cette adaptation de « L’étranger », et, je n’ai pas du tout été déçue. Pourtant, il m’a fallu quelques pages, quatre ou cinq, pour lâcher prise, ne plus penser à mes propres images dessinées mentalement lors de mes lectures du roman, et je pense que cela m’a été plus facile depuis que je me suis mise régulièrement, grâce à certains amateurs de Babelio, à lire de la BD.

Je ne commenterai pas ou peu le fond de l’histoire, tant d’interprétations existent que je ne saurais quoi ajouter, si ce n’est que ce que m’a remis en tête la BD est que j’ai toujours appréhendé « L’étranger » comme un monologue intérieur proposé au lecteur par Camus. Ferrandez, en illustrant le récit, m’a fait découvrir une autre vision de l’œuvre, plus extravertie, moins intime en un sens, mais également passionnante.

Ce qui m’a donné un peu de mal au début a été d’accepter le visage et la silhouette de Meursault, moins brun et plus fin que dans mon imagerie intérieure. Quant aux autres personnages, de Marie à Raymond Sintes, curieusement ils correspondent tout à fait à l’image que je m’en étais faite.

Ferrandez arrive à figurer la dramaturgie du récit, à mettre en dessins ce qui souvent n’est qu’une idée ou une réflexion métaphysique, ce qui m’a toujours un peu gênée dans « L’étranger » et qui fait que je préfère « La Peste », où les lieux me paraissent plus prégnants.

Jacques Ferrandez a rendu un certain équilibre à tout ça, car pour moi, la plus grande réussite de l’album tient dans les planches qui illustrent Alger et son front de mer, le port, la plage… On ressent physiquement, grâce aux couleurs éblouissantes, à certains dessins en véritables tableaux (qui tiennent parfois sur deux pages) le poids métaphysique du décor sur le destin de Meursault.
Car c’est ainsi que dans la BD l’homme m’est apparu, en héros quasiment mythique, soumis à la fatalité d’un destin qu’il accepte et affronte organiquement (ce que tout le monde prend pour de l’indifférence, alors que Camus disait lui-même de Meursault qu’il est un « passionné de vérité »), et qui tout en s’y soumettant tente d’y trouver un affranchissement de sa condition d’homme parmi d’autres hommes dont il refuse les lois morales hypocrites. Dans la BD, Meursault semble agir un peu comme un très jeune enfant, vivant dans le présent, agissant selon ses désirs et ses ressentis primaires, inconscient de l’image qu’il suscite chez autrui. Ses « Je ne sais pas », « Ça m’est égal », souvent illustrés dans la première partie de l’album, laissent peu à peu la place à une réflexion personnelle, ou du moins le début d’une articulation de celle-ci, et à la volonté assumée de Meursault d’être ce qu’il est pleinement. Ainsi, un des points culminants est la scène avec le curé qui vient visiter Meursault dans sa cellule avant l’exécution : au terme d’un dialogue dont la tension va croissant, Meursault laisse éclater une colère tellurique et libératrice.

Ferrandez choisit également de donner une grande place au plaidoyer contre la peine de mort, que l’on retrouve dans les mots de Tarrou dans « La peste », dans des pages glaçantes.

Je terminerai par l’évocation du moment charnière de l’œuvre, le meurtre de l’arabe, au bord de la mer, sous ce fameux soleil qui a infiltré la peau et l’âme de Meursault depuis des jours et des jours : Jacques Ferrandez nous donne peut-être ici les plus belles planches de son adaptation. Le récit comme le dessin se fait de plus en plus sobre et implacable, jusqu’à atteindre une certaine abstraction, quand tout se mélange, ciel, terre, mer, humains, lorsque Meursault se fond dans le cosmos jusqu’à devenir lui-même une abstraction, et que le dessin se focalise sur les coups de feu répétés qui, ôtant la vie d’un homme de hasard, frère et ennemi, ramènent Meursault à sa propre vie, le réveillent d’une existence sans relief et d’une condition subie pour lui octroyer, le temps d’un procès et dans l’attente de son exécution une liberté entre quatre murs qu’il n’a jamais connue au dehors. La dernière image est celle d’un ciel étoilé, comme une mer chaude immobile qui tendrait ses draps pour accueillir l’ultime sommeil de l’enfant réconcilié avec l’homme.

Jacques Ferrandez, par sa vision géographiquement et intimement fraternelle de l’œuvre de Camus, et tout en restant humblement fidèle au récit, a livré une interprétation virtuose de cet « Etranger » que nous connaissons tous.

L'étranger - Jacques Ferrandez / Albert Camus

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