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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

3 Octobre 2013 Publié dans #Musique

C’est le troisième ouvrage que je lis faisant partie de la collection « Classica – Répertoire », aux Editions Actes Sud, et je trouve beaucoup de qualités à ces petits livres brefs, qui ne sont pas des biographies classiques, au sens chronologique ou analytique, mais plutôt un vagabondage littéraire d’un auteur sur la musique d’un compositeur.
Non seulement le lecteur y trouvera les éléments biographiques et techniques assez pointus que l’on s’attend à trouver dans un essai musical, mais l’auteur, ici David Sanson, journaliste et musicien, agrémente ses propos d’un style raffiné, clair et subtilement poétique, allez, j’ose le dire, ravélien.
Ayant lu « Ravel » de Jean Echenoz, récit qui s’attache aux dix dernières années de la vie du musicien et donne à l’auteur l’espace également d’un vagabondage littéraire réussi et assez romanesque, cette biographie me semble tout à fait complémentaire.
David Sanson retrace toute la vie de Ravel, en un peu moins de cent cinquante pages. Evidemment il ne s’attarde pas dans les détails, choisit plutôt de mettre en lumière certains aspects qu’il regroupe par thèmes plutôt que dans l’ordre chronologique. Et c’est ce qui m’a plu.
Ce parti-pris de non chronologie n’empêche pas le récit d’être d’une lisibilité remarquable, simple, agréable. L’auteur, tout en s’effaçant derrière son sujet, s’implique néanmoins totalement, car il est clair que son but premier (qui apparaitra avec évidence aux lecteurs qui se sont déjà penchés sur des écrits à propos de Ravel et de son œuvre) est de mettre à mal certaines idées reçues à propos du compositeur. Il démontre que Ravel n’était pas que ce dandy mystérieux à la vie facile, un peu égaré dans son époque, dont l’œuvre majeure serait le « Bolero » ou sa musique liée au monde de l’enfance. David Sanson peint un « portrait chinois » d’un homme « labyrinthe » qui prenait plaisir à « brouiller les pistes », le « géomètre du mystère », expression empruntée à Roland Manuel.
Il choisit de mettre en lumière des aspects du compositeur que pour ma part je connaissais peu, par exemple l’intérêt et l’engagement pour certains événements historiques (Affaire Dreyfus, Première guerre mondiale). Ravel le raffiné et parfois frivole a toujours eu une conscience en prise directe avec son temps, défendu ses convictions avec entêtement, n’hésitant pas à se mettre à dos certains confrères (Debussy notamment, lors de l’essor du courant du « nationalisme musical » défendu par celui-ci).
Il consacre tout un chapitre au Ravel voyageur : on connait souvent le côté reclus de Ravel dans son pays basque, mais là encore David Sanson ramène les choses à leur juste proportion : le pays Basque, dont il est originaire, Ravel y a habité que jusqu’à l’âge de cinq ans, et n’a effectué que quelques retours épisodiques dans le sud-ouest. Il est ensuite parti à Paris, ville où il a résidé toute sa vie, jusqu’à ce qu’il achète une propriété dans les Yvelines. Toutefois, il a toujours gardé un pied-à-terre dans la Capitale. Au cours de son existence, Ravel a voyagé, en Europe comme aux Etats-Unis, et ses voyages l’ont passionné et inspiré, notamment une croisière sur les grands fleuves d’Europe (l’élément liquide chez Ravel…).
Sur la légendaire facilité de Ravel compositeur, David Sanson oppose les arguments d’un musicien perfectionniste, travaillant avec acharnement, obsessionnel, rarement satisfait de lui. Ravel ne possède pas un don qui lui vient du ciel : enfant doué, certes, il a suivi des cours de composition au Conservatoire, a subi l’influence de maîtres classiques dont il s’est peu à peu détaché pour trouver son propre style.
L’auteur prend également ses distances avec le fameux « mystère » de la vie intime du compositeur. Si on ne connait pas de liaison « officielle » à Ravel, celui-ci a toujours mené une vie faite de sensualité et de rencontres. Pour David Sanson, le choix du célibat peut s’expliquer davantage par une enfance choyée et protégée (Ravel n’a jamais été à l’école) par deux parents qui ont développé ses inclinaisons artistiques, la proximité d’un frère avec lequel il habitera longtemps…, un noyau familial que le compositeur n’a jamais réellement quitté. Il y a une permanence de l’enfance chez Ravel qui n’a jamais coupé le cordon ombilical. Après la mort de sa mère Marie, Maurice traversera une période unique de presque trois ans de silence.
La vie sociale et amicale de Ravel fut extrêmement riche, excepté les dernières années de sa vie au cours desquelles il a choisi de s’isoler à cause de la maladie cérébrale congénitale qui s’annonce dès 1927 dont il subira en toute conscience et avec effroi les assauts, jusqu’à sa mort en 1937. Dès ses premières années parisiennes, Ravel aime sortir dans les cabarets de jazz, fréquenter son cercle d’amis le plus souvent artistes comme lui. Fumeur invétéré, insomniaque, travailleur acharné, il aura usé sa faible constitution. David Sanson n’est pas avare d’anecdotes et d’images kaléidoscopiques : Ravel passionné de jardins, de mécanismes horlogers et miniatures, Ravel amoureux des chats, à la fois solitaire et sociable, soucieux de sa postérité, élégant jusqu’à la pointe des cheveux, pacifiste, « cultivant le paradoxe comme un art de vivre ».
Ce qui est passionnant dans cette biographie est que malgré la profusion d’informations de tous ordres, Ravel garde sa part d’énigme, et c’est le plus bel hommage que l’on peut lui rendre en un sens.
Je ne voudrais pas oublier de parler des analyses musicales de David Sanson. Une fois le sort du « Boléro » (un exercice de style) réglé, l’auteur nous parle de ses préférences dans une œuvre passionnante caractérisée par une orchestration hors pair, d’une virtuosité et d’une palette inouïes, (« Les tableaux d’une exposition » de Moussorgski sont de nos jours davantage donnés en concert dans la version orchestrée par Ravel plutôt que celle pianistique du musicien russe), de nouveau un certain paradoxe car Ravel était passionnément épris du piano. Bien que respectueux de la tradition, Ravel a toujours été ouvert aux apports de son temps, et ce dans tous les domaines, n’hésitant pas à utiliser de nouveaux instruments (comme le saxophone pour la musique classique), mettant en musique des textes d’écrivains contemporains, curieux de cinéma, etc…Pour David Sanson les chefs-d’œuvre de Ravel sont les deux concertos pour piano (L’adagio du concerto en sol), Gaspard de la Nuit, L’enfant et les sortilèges… J’ai appris que Ravel était passionné par Don Quichotte et voulait en faire un opéra, mais il n’en a pas eu le temps. Je précise que tout ce qui est de l’ordre de l’analyse musicale dans ce livre est accessible à tout le monde et compréhensible même pour les non musiciens.
J’ai été un peu moins convaincue par le chapitre sur la postérité de Ravel qui nous évoque l’importance de sa musique aujourd’hui dans les divers médias. Mais je suis d’accord avec David Sanson lorsqu’il évoque « Un cœur en hiver », le film de Claude Sautet, comme un film éminemment Ravélien en tout point.
Je suis restée un peu sur ma faim sur l’évocation de la relation que Ravel entretenait avec l’Espagne, mais c’est encore une fois une des qualités du livre que de nous convaincre de pousser un peu plus loin notre curiosité.
En résumé, un livre passionné et passionnant qui se veut au diapason de son sujet : malgré sa richesse, et les inépuisables ramifications que ses propos nous laissent entrevoir, David Sanson a écrit un hommage tout en raffinement discret et apparente légèreté.

Maurice Ravel - David Sanson

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