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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

9 Février 2013

Comment arriver à parler d’un tel livre, à lui rendre justice ?

Il y aurait tant et tant à dire, à tel point l’auteur nous a transmis un trésor d’une richesse inépuisable, une œuvre de toute beauté, qui nous rappelle combien l’écriture est une des plus belles conquêtes de l’homme, un instrument unique de transmission lorsqu’elle est interprétée avec un art aussi virtuose.

Nous sommes en 1961, dans un petit village près de Clermont-Ferrand. Voici Albert, ouvrier usé et déjà vieux, Suzanne, sa femme, en pleine conquête d’elle-même, leur fils ainé Henri soldat sur le front en Algérie, leur autre fils Gilles mauvais en orthographe mais passionné de lecture, plongé tout entier dans « Eugénie Grandet » de Balzac. La mère d’Albert, sénile, vit avec eux. Gravitant autour de leur monde étriqué et replié sur lui-même voici Liliane, la petite sœur d’Albert, André son mari, Monsieur Antoine, instituteur à la retraite, sans oublier Paul, le messager des bonnes et mauvaises nouvelles. Je cite à dessein tous les personnages car l’auteur leur donne une existence charnelle prégnante, chacun d’eux portant un monde dont il nous veut témoins. A travers les vies exposées de chaque personnage, nous sommes spectateurs de la violence du monde qui ne peut être atténuée que par l’espoir d’un accès à une existence meilleure, au fil des générations. Chacun essaie de trouver ses propres armes, dérisoires, orgueilleuses, maladroites, pour se défendre, exister dans une certaine dignité, quand ils n’ont pas les mots pour dire leurs émotions comme leurs sentiments, quand un silence occupe tout l’espace, quand un geste ou un regard expriment l’inexprimé. Pour l’un ce sera le sacrifice, pour l’autre l’accès à l’autonomie, pour un autre encore la littérature. Car, comme tout livre réussi, ce roman nous raconte une histoire mais aussi une vision du monde et de la littérature.

Jean-Luc Seigle, à l’image d’Albert, voudrait retenir le temps, imprimer les paroles, les gestes, les visages et les corps dans leur vérité la plus crue. Il pose un regard pudique, digne mais sans fioriture sur ses personnages. Son style, d’une beauté sobre et aux effets pénétrants, sa musique crépusculaire, sert son propos d’une manière magistrale. Tout le livre exprime un amour de la langue française, dans une certaine tradition classique assumée, exemplaire, qui renvoie la plupart des livres contemporains à de médiocres copies. Il y a du Camus dans ces phrases pures, déchirantes de simplicité, cette simplicité qu’il nous faut toute une vie à conquérir, une fois débarrassés du superflu, nus et humbles à l’approche de la mort, dans cet hommage appuyé à la figure de l’instituteur bienveillant comme outil d’ascension sociale. Il y a du Maurice Genevoix dans la description de la terre nourricière, des saisons qui peu à peu ne rythment plus la vie de l’homme, des vieux qui se décharnent, mais aussi l’exaltation des bruissements de la nature et du vent.

Il y a de la noblesse dans toutes ces tentatives d’accession à quelques instants de bonheur, de plaisir, qu’une vie abrutissante de labeur et monotonie a jusqu’ici exclus. La jouissance des corps survient toujours par accident, dans la violence de l’inattendu et de la rareté, le désir longtemps réprimé éclate dans la vision d’un paysage, d’une brise caressante et douloureuse de douceur, un corps éclatant de jeunesse qui surgit de l’eau un après-midi étouffant…

Le monde d’Albert et de sa famille n’en finit pas de sombrer, entrainant dans sa chute les victimes passives écrasées par leur quotidien sclérosé. Pourtant, chacun n’est pas égal face au combat.

Pour Albert, la modernité est une boîte de Pandore, à l’image de cette boîte à images qu’est la télévision achetée par Suzanne. Ils étaient repliés sur eux-mêmes, les voici spectateurs d’un monde qui va les dévorer. Il y oppose un refus entêté, condamné depuis longtemps par sa condition d’ouvrier à une vie de renoncement et de fatigue, elle va s’y affranchir, y voyant un chemin à l’affirmation de sa féminité, préfigurant le juste combat féministe pour lequel elle est prête. J’ai relié le personnage de Suzanne à celui d’Ora, la mère de « Une femme fuyant l’annonce » de David Grossman, évoluant pourtant dans deux mondes et époques aux antipodes l’un de l’autre, mais toutes deux ayant un fils au front et mettant en place un rituel pour le préserver du désastre. J’ai d’ailleurs, concernant les deux livres, éprouvé le besoin d’interrompre momentanément ma lecture, tant ces deux chefs-d’œuvre m’ont touchée à un point parfois insupportable, et ayant dû me reconnecter avec ma propre vie pour retrouver mes repères.

Gilles s’élève par la littérature. Le miracle est qu’Albert que rien ne prédisposait à le comprendre, a l’intuition qu’il doit aider son fils à accomplir un destin qu’il ne peut lui offrir, matériellement et intellectuellement. Le temps qui lui reste n’est plus qu’amour et abnégation.

Ce roman creuse son sillon, phrase après phrase, dans l’âme et le corps du lecteur, au rythme lent et régulier de l’eau qui érode la roche. Il nous raconte la fin d’un monde comme la fin d’une vie, inexorable, à laquelle chacun est soumis, sans exception, dans l’acceptation ou le refus de son destin. Il est aussi l’expression d’une plaie ouverte pour l’auteur, une volonté de réhabilitation de la mémoire des soldats combattant de la Ligne Maginot, auxquels il rend justice dans les dernières pages du livre, dans un plaidoyer touchant. C’est une œuvre que je n’oublierai pas et que j’emporterai avec moi.

Pour finir, je voudrais remercier un membre de Babelio, Monsieur Carre, qui, par son billet émouvant et élogieux m’a incitée à lire ce roman.

En vieillissant les hommes pleurent - Jean-Luc Seigle

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