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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

11 Mai 2013

Connait-on jamais pourquoi les choses arrivent à tel moment plutôt qu’un autre ? Dans quelle mesure sommes-nous maîtres de nos vies ? Je ne suis pas philosophe, ou alors comme une Madame Jourdain qui philosopherait sans le savoir, mais nul doute que tout le monde à un moment ou un autre de sa vie, généralement important, et dont l’importance se révèle à l’occasion d’un « petit coup d’œil dans le rétroviseur », s’est un jour posé la question.
On se surprend à examiner les faits, le plus rationnellement possible, pour justifier un bouleversement bien plus grand que soi, qui nous dépasse.
Je chante depuis toujours, aussi longtemps que je me souvienne. J’ai toujours chanté comme je respirais. Facilement, naturellement, dans la joie et la spontanéité de la petite enfance, le plaisir solitaire de l’adolescence, puis la joie et la souffrance truffaldiennes jeune adulte lorsque j’ai décidé d’apprendre la technique vocale, tenter d’approcher les voluptés lyriques et classiques, tout en continuant de chanter la « vulgaire » variété ou tout autre musique. Peu importe quoi, il me fallait chanter. Pour une personne comme pour des centaines, l’être aimé ou un inconnu, je savais que tous mes déguisements tombaient avec mon souffle, la couleur de ma voix, sur la musique. Moi, qui me cachais, je me dénudais dans la mélodie. Je séduisais, j’étais admirée, je guérissais.
Je ne m’y attendais pas. J’ai perdu ma voix. Mon identité. La maladie a attaqué certains organes, que l’on peut dire vitaux, mais je m’en suis remise. Presque. Sauf que j’ai perdu ma voix. Le souffle, la parole. Je ne suis pas morte, j’ai cessé de vivre.
Il y a des combats que l’on ne peut mener que seul. Chanter, reprendre la parole, dit Vincent Delecroix. J’avais déposé les armes.
Amputée, flottante, j’ai continué. Accompagnée. Dans le renoncement progressif.
Avril 2011. Inscription à Babelio. Visites sporadiques. Lectures épisodiques. Demandes d’amis. Pourquoi pas ? A travers un écran, une voix malade ne s’entend pas. Des messages personnels. Des critiques de plus en plus longues, impliquées.
Avril 2011. Un frère providentiel. Philippe Latger. Auteur, poète. Alter ego. Vous pouvez voir sa page ici même.
Les pièces du puzzle se rassemblent. Le paysage se dessine.
Mai 2012. Madame Coquecigrue, membre de Babelio, avec qui je commence à tisser des liens précieux, m’envoie un lien après avoir lu un article sur le livre de Vincent Delecroix. Je lui avais fait quelques confidences, qu’elle avait entendues.
Je remercie, prend note. Enregistre le livre dans « Pense-bête », ou « A lire ». Je ne sais plus.
Durant l’été, un jour que j’écoute un Cd d’une chanteuse à succès, je me surprends… à fredonner, à presque chanter. J’en informe mon frère, et mon amie babeliesque. Incroyable. Inouï. Ils m’encouragent, plus émus que moi, qui ne peux y croire. J’écoute des cd de variétés, la radio, des chanteuses à tube (je ne peux plus écouter Maria Callas depuis longtemps), et j’essaie de chanter. Le souffle est court. La voix rauque, laide. Mais elle revient…
Passé l’étonnement et la joie de ce qui m’apparaît comme un miracle, je réalise que ce que je produis est affreux. Et me rends à l’évidence : je ne retrouverai jamais ma voix. Je dois renoncer à l’idée de reconquête. Jamais plus je ne serai ce que je fus. La douleur est terrible.
Juillet 2012. J’acquiers le livre de Vincent Delecroix, avec l’intuition qu’il est temps pour moi de le lire, que c’est le moment adéquat. Que peut-être, grâce à lui, le paysage du puzzle sera moins flou.
Vous vous dites peut-être, enfin, elle parle du livre ! Mais j’en parle depuis le début. Car c’est cela que Vincent Delecroix nous expose. Le rapport à la voix, dès l’enfance. Le chant instinctif. Primal. La voix de la mère. Les berceuses pour calmer et apaiser. Puis sa propre voix, comme émancipation, affranchissement. Très vite, on est catalogué : ceux qui chantent juste, ceux qui chantent faux. Et c’est déjà la rencontre de l’injustice, quand personne ne chante faux, certains ont du mal à entendre et à reproduire. La voix s’éduque par l’oreille. L’auteur aborde l’éducation musicale, à l’école, autrement dit le formatage, pour ne pas dire le carnage. Le mot d’ordre est à l’uniformisation. Pourtant, certains essaient de faire entendre leur voix. De la cultiver, l’épanouir, et s’épanouir à travers elle. Il évoque ceux pour qui, comme moi, elle est une seconde peau. Il nous dit comment de l’enfant sauvage nous nous transformons en adulte policé. Comment nous oublions la joie, le plaisir, de nous écouter, d’écouter nos vrais désirs, pour rentrer dans le moule. Bien sûr, il y a le fracas de l’adolescence, mais qui n’est pour la plupart qu’une étape qui nous ramène au conformisme. Quelques apprentis rebelles sont « récupérés » par les conservatoires, où ils apprendront à chanter comme il faut, dans un cadre bien établi. Toi, tu es fait pour l’opéra, toi pour la musique ancienne, toi, tu chantes comme un chanteur de salle de bains…
Et moi je voulais tout chanter. Puisqu’au fond, c’était la même chose, même si l’art lyrique demande une vie d’abnégation pour en être digne. Je n’ai pas pu, trop occupée à suivre les chemins de traverse. A la communauté, au clan, j’ai toujours préféré l’éclectisme.
Après avoir exposé ses convictions et sa théorie pour une pédagogie vocale efficace, généreuse, basée sur un enseignement traditionnel qui n’a pas peur d’emprunter des méandres pour mieux coller à chaque individu, Vincent Delecroix aborde l’ « accident ». La perte de voix. Le cataclysme. De ce bouleversement qui nous dépersonnalise, nous fait perdre pied, il fait émerger un défi, une reconquête, et même une chance. Celle de se redécouvrir, de renaître, à condition d’accepter l’abandon de ces anciennes valeurs qui nous rassuraient. Vincent Delecroix nous fait l’apologie du risque, de l’inconnu, du désir retrouvé de l’inconnu que nous avions perdu, arc-boutés sur nos certitudes. Il ne dit pas la fin du chemin, mais il dit non à l’immobilisme. Reprendre la parole, c’est cesser de chanter, momentanément, pour se retrouver à l’écoute de sa voix intérieure, secrète, intime, que l’on avait étouffée avec nos canons de beauté conformistes.
Le chant n’essaie plus d’être joli, abolit la distance de l’enchanteur et de l’enchanté.
Le mystère est tissé de failles, de brisures, à l’image de nos vies. Le chant est enfin désacralisé, rendu à l’enfant qui nous attend au seuil de notre vieillesse, à moins que la mélodie ne s’interrompe prématurément. Que l’on soit bien portant ou malade, l’apprentissage du chant est pour Vincent Delecroix le voyage vers la vie avant la vie.
Tandis que je lisais ces lignes, qui mettaient en mots ce que je ne savais que chanter, les pièces du puzzle ont presque une à une trouvé leur place. Ce fut un appel téléphonique, et le premier chant d’après. Ce fut une cathédrale, tandis que le mois d’octobre commençait de s’éteindre, dans une ville méditerranéenne, Mozart et Fauré, convalescents, estropiés, mais vivants pour l’oreille fraternelle du poète.
Je suis encore dans l’inconnu, parfois désarçonnée, toujours malhabile. Mais je chante, souvent, légèrement, pour rien, pour faire vibrer la note sensible qui me relie depuis toujours à mon essence.
Je ne crains plus les accidents. J’ai mes garde-fous. Il m’a fallu du temps pour être prête, à entendre, à écouter, à lire, à chanter.
Merci, Madame Coquecigrue, auditrice privilégiée, de m’avoir indiqué l’existence de ce livre à point nommé, pour me montrer la voix à suivre désormais.

Chanter, reprendre la parole - Vincent Delecroix

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