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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

11 Février 2013

Critique réalisée dans le cadre de « Masse critique ». Merci à Babelio et aux Editions Actes Sud.

Eli et Charlie Sisters sont deux frères tueurs à gage engagés par Le Commodore pour tuer un homme. Ils entament un périple de l’Oregon à la Californie pour accomplir leur mission. Le chemin parcouru sera le théâtre de rencontres diverses, plus ou moins pacifiques et pittoresques, et une exploration initiatique pour chacun des deux frères du lien fraternel qui les anime.

Nous sommes en 1851. Ami lecteur, ça va saigner.

Ce roman est un western. Les amateurs du genre retrouveront au fil des pages tous les codes bien balisés du genre, entre le classicisme d’un John Ford et l’ironie aux frontières de la parodie d’un Sergio Leone. Ils croiseront des bandits, des trappeurs, des chercheurs d’or, des prostituées, un pionnier égaré, quelques indiens, etc… rien ne manque au tableau. L’auteur rend hommage au genre tout en le poussant au paroxysme de ses conventions. Chaque chapitre est un épisode d’une saga trépidante, violente, âpre, que traversent nos héros avec une certaine nonchalance et un fatalisme placide, parfois teinté de surréalisme. A l’image des récits initiatiques, chaque rencontre est l’occasion d’une remise en question personnelle, d’un bouleversement pour Eli, autant contemplatif que Charlie est dans l’action, ce Charlie que son frère admire éperdument sans être exempt d’une certaine terreur envers cet aîné implacable et si prompt à dégainer.

Pour autant, Eli n’éprouve aucun état d’âme la plupart du temps à tuer. C’est son métier. Mais, parfois, certaines pensées s’insinuent dans son cerveau et l’amènent à s’interroger sur le sens de sa vie. Heureusement, Charlie est toujours là pour le ramener sur terre et lui sauver la vie, quand, penser et méditer sont plutôt handicapants pour un tueur à gage et l’éloignent du pragmatisme nécessaire à sa survie.

Dans ce roman, pour les frères Sisters, les êtres humains comptent bien moins que les chevaux, véritables héros de toute la première partie du récit. Le cow-boy et son cheval, un couple bien plus uni que toutes les tentatives de relations sentimentales : pour Charlie, la femme est uniquement là pour satisfaire ses besoins immédiats, tandis qu’Eli, qui n’a connu qu’une relation sexuelle, elle est source d’émois amoureux et de manifestations physiologiques qu’il n’arrive pas à contrôler. Par ailleurs, la femme, hormis la mère, est principalement une putain, en tous cas toujours manipulatrice, souvent assez laide, dont l’hygiène laisse grandement à désirer.

L’ambiance du roman est très réussie, à la fois pittoresque et réaliste, à l’image des détails très précis concernant la vie quotidienne des protagonistes, dans ce qu’elle a de plus crue et de moins ragoutante, dans un style volontairement simple, discret, sans effet superflu, soulignant par là même la banalité de la crasse, la violence, l’avidité, la mauvaise foi qui habitent nos héros dans un seul souci de survie très légitime. C’est ainsi que Patrick de Witt nous rend ses héros sympathiques, car le lien qui les unit semble un peu extraordinaire dans un monde où tous les autres personnages sont soit sordides ou complètement fous. Peu enclins à la pitié, insensibles en apparence à la douleur et la détresse d’autrui, fut-il un enfant (les seules paroles empathiques s’adressent aux chevaux), les deux frères n’arrivent jamais à se séparer même s’ils en formulent le projet, mus par la conviction inconsciente qu’une rupture physique les laisserait errants dans un monde d’incomplétude bien plus hostile que l’univers violent dans lequel ils évoluent à chaque instant. Avant tout, l’humour distillé finement tout au long du roman est un vrai plaisir, de même que les situations cocasses, burlesques, qui donnent de la légèreté aux péripéties souvent sanglantes racontées par un Eli soumis au destin avec humilité.

On peut faire une lecture à dimension mythologique du roman, voir Eli et Charlie comme les deux faces du même homme chevauchant sur les sentiers de la vie, subissant des épreuves, à la recherche d’un graal (l’or) qui aussitôt trouvé sera perdu, et qui au bout du compte retournera dans le ventre de sa mère (le meurtre du père a été accompli par les frères quelques années auparavant), amputé mais réconcilié, « entier ». Eli dit à sa mère : « Quand je suis avec toi, je reste le même. C’est quand je m’éloigne que je me perds ». Le retour aux origines a coûté le prix du sang et des larmes, mais « CharlEli » a enfin trouvé la paix et la reconnaissance.

« Les Frères Sisters » est un roman qui se lit avec beaucoup de plaisir, malgré parfois quelques longueurs, subtil dans la narration comme dans le style. Je peux imaginer une adaptation cinématographique par le biais des frères Coen par exemple. Entre frères, ça devrait marcher !

Les frères Sisters - Patrick de Witt

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