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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

3 Octobre 2013 Publié dans #Musique

Encore une éclatante réussite pour la collection Actes Sud – Classica avec cette biographie très instructive et plaisante du « prêtre roux » Vivaldi (1678-1741).
Père violoniste professionnel à San Marco, Antonio a tout naturellement suivi la trace paternelle et, d’un talent très précoce, est devenu un instrumentiste fameux dès son plus jeune âge. Le père, soucieux de la pérennité de la carrière de son fils, en fait aussi un prêtre, pour qu’il puisse atteindre les pouvoirs et avoir du pouvoir lui-même, et ainsi être à l’abri de tout souci matériel.
Vivaldi, qui a très tôt arrêté de servir la messe, a mené de front une carrière d’ecclésiastique et de concertiste, et ce qui aurait pu être perçu comme une contradiction mais aussi comme une position condamnable était selon l’auteur acceptable dans cette ville culturellement flamboyante et aussi festive qu’était la Venise de l’époque. Toutefois, l’ambitieux Vivaldi a fini par ternir son image et dut renoncer quelque peu à sa vie mondaine à l’apogée de sa célébrité dérangeante pour ses concurrents.

Un autre mystère que Sophie Roughod nous expose est celui de la santé de Vivaldi. En effet, l’on sait que celle-ci fut précaire dans ses premiers mois, mais ensuite elle émet des doutes sur les souffrances du compositeur, qui se plaignait de « stretteza di petto », asthme, maladie du souffle. Considérant la vie trépidante qu’il n’a cessé de mener, entre ses activités de concertiste, professeur, compositeur, imprésario, ses voyages (on perd plusieurs fois sa trace mais on sait qu’il était absent de Venise), sans compter la rédaction de recueils théoriques significatifs (au moins par leurs titres) de l’entrée dans le Siècle des Lumières à partir de 1711, l’hyperactivité de Vivaldi semble réfuter l’idée d’une mauvaise santé. Sophie Roughod émet l’hypothèse de symptômes psychosomatiques utiles au compositeur pour fuir ses obligations de prêtre ou d’autres contraintes.

On n’a que très peu d’éléments sur la vie sentimentale de l’homme. On sait qu’il a vécu une grande partie de sa vie avec une jeune cantatrice (Anna Giraud ou Giro) et sa demi-sœur de vingt ans son aînée, qui lui servirent de muses, secrétaires, dames de compagnie… mais on ignore si des liens amoureux ont existé, même si on peut le supposer.

Vivaldi connut une célébrité croissante essentiellement comme violoniste mais aussi comme compositeur, mais sa gloire s’émoussa à la fin de sa vie, de nombreuses cabales l’usèrent et l’amenèrent à fuir.

La principale qualité de cet essai à mes yeux est que Sophie Roughod ne se borne pas à la description de la vie et l’œuvre de Vivaldi, elle s’attache aussi, posément mais avec une belle conviction, à défendre la musique du compositeur, instrumentale ou vocale (les opéras de Vivaldi ne sont pas à son avis reconnus à leur juste valeur, à une ou deux exceptions près.)

On est assez sidéré de constater à quel point le créateur fut prolifique (près de 500 concertos et un nombre aussi impressionnant d’œuvres vocales – Vivaldi affirmait avoir écrit plus de 94 opéras), d’autant que probablement de nombreuses œuvres restent à découvrir. Ce constat a été la source de fréquents mauvais jugements sur le compositeur, qui peu à peu après sa mort sera considéré comme un peu dépassé, pratiquement tombé dans l’oubli au XIXème siècle, jusqu’au début du XXème siècle (années 20) où une première thèse lui sera consacrée (interrompue par la guerre et publiée en 1947), une élaboration des premiers catalogues, et la fondation d’un fonds Vivaldi à Turin. Enfin, en 1967, Roland de Candé publiera un ouvrage qui fait encore référence.

La critique la plus courante (immortalisée par Stravinsky) est de dire que Vivaldi n’a écrit qu’un seul même concerto 500 fois. Sophie Roughod défend un point de vue différent en tentant de transmettre la diversité et l’évolution subtile des compositions de Vivaldi, la richesse de sa palette harmonique, son orchestration inventive... Avant de conclure en un retour sur le « mystère » Vivaldi, elle décline les formes de composition que Vivaldi a empruntées, et en dégage les influences comme les affranchissements de ses prédécesseurs, dans un langage clair et concis qui n’exclut pas les précisions musicologiques et techniques dans un style non rébarbatif, ce qui est tout à fait remarquable. Elle mentionne notamment tout ce que Bach doit à Vivaldi.

Vers la fin de sa vie, Vivaldi devient « il vecchio » (le vieux).

On sait qu’il quitte Venise à l’automne 1740. Il est d’ailleurs aussi célèbre en Europe qu’en Italie.

On ignore pourquoi il meurt à Vienne en juillet 1741 d’une fièvre interne (tumeur ?).

Il a certainement voulu quitter Venise puisqu’il y a résilié certaines affaires, peut-être souhaité rejoindre Anna Giro à Graz, ou se mettre sous la protection d’un prince. La séparation d’avec Venise le laisse désabusé, il n’y survivra pas.

En débutant ma lecture, je me disais que je ne connaissais pas grand-chose de la vie de Vivaldi, mais j’ai appris que de nos jours encore celle-ci recèle bien des mystères. En effet, les seuls témoignages parvenus jusqu’à nous émanent de quelques contemporains du compositeur, bien souvent ennemis jaloux, ou du témoignage de Goldoni qui n’a guère apprécié la façon dont Vivaldi le considérait. Sa correspondance personnelle est également peu connue, et les quelques portraits de lui sont présumés : autant dire que Donna Leon pourrait faire de Vivaldi le sujet d’une nouvelle enquête pour son commissaire Brunetti, puisque le décor de la majeure partie de la vie du compositeur est Venise.

Sophie Roughod a fait son travail de détective avec application, et son livre regorge d’informations historiques. Elle s’est attachée à faire revivre le plus plaisamment possible la vie musicale vénitienne de cette fin du XVIIème et début du XVIIIème siècle. Pour elle, Vivaldi est indissociable de Venise, Vivaldi est Venise, et inversement.

Le livre s’achève avec un « Postlude » éblouissant dans lequel elle évoque Vivaldi et Venise comme une même entité. Après s’être effacée humblement lors de ses précédents chapitres derrière une érudition appliquée et appréciable dans un style demeuré en permanence accessible, sa prose s’envole en deux pages finales aux accents festifs et poétiques au-dessus de la lagune vénitienne aux harmonies vivaldiennes. Lire cette biographie est un plaisir constant.

Comme pour tous les livres de cette collection « Actes Sud – Classica », on trouve en annexe des indices discographiques et bibliographiques.

Antonio Vivaldi - Sophie Roughol

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