Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

3 Avril 2013

Françoise Giroud, faisant le portrait d’Alma Mahler, nous parle un peu d’elle-même, comme je le fais en écrivant mes impressions sur son récit. Tout ce qu’elle nous relate factuellement est exact, mais son interprétation choisit un angle de vue qui n’est pas tout à fait le mien (j’ai moi aussi beaucoup fréquenté Alma par le biais des écrits sur son premier mari et autres témoignages).
Alma, au cours de sa longue existence (1879-1964), a traversé presque la totalité d’un siècle bouillonnant tant sur le plan artistique qu’historique. Elle a vécu au plus près les révolutions créatrices comme politiques. Elevée au sein de la haute bourgeoisie viennoise, elle a bénéficié d’une éducation soignée sur le plan philosophique et artistique. Ambitieuse et consciente très tôt de son pouvoir de séduction, d’une beauté majestueuse, elle est à bien des égards fascinante, et ceci explique que, suivant les témoignages, elle soit dépeinte comme une femme exécrable et dominatrice ou comme une femme ayant sacrifié sa vocation artistique et créatrice pour des hommes qui l’auraient « utilisée » comme muse n’ayant pas ou peu son mot à dire. Porteuse d’un tel destin, Alma ne pouvait que susciter des légendes, et elle n’a pas été en reste pour créer la sienne propre. S’agissant d’un destin humain, au fond, n’y-a-t-il qu’une seule vérité ? Françoise Giroud s’attache à la femme qui voulait être libre, autonome, ayant renoncé à son ambition artistique, victime de l’image « inférieure » du sexe dit faible, qui n’aurait eu d’autres choix que de rester muse et user de sa séduction pour essayer de se réaliser. Autant dire qu’elle en fait un emblème pour un combat féministe louable. Seulement, à mon avis Alma est bien plus complexe que ce portrait orienté, certes subtilement, mais orienté tout de même. S’il est vrai qu’elle a renoncé, à la demande de Mahler avant leur mariage, à toute ambition de compositrice, elle n’a pas été une muse passive, et a su, dans le carcan de son époque, je le reconnais volontiers, s’accomplir de bien des façons. La première frustration au sein de son mariage avec Mahler n’a pas été artistique mais sexuelle, Mahler mobilisant toute son énergie à sa vie de créateur. Mais, comme très tôt dans sa vie de femme, Alma a su gérer le problème en prenant des amants qui la comblaient. Elle a toujours été d’une incroyable beauté, et les nombreuses photos d’elle sont témoignages d’une femme forte et épanouie. Elle a toujours aimé Mahler, l’a assisté, de son plein gré, lui a donné deux enfants, et a salué le père qu’il était pour ses filles. Après la mort de Mahler, survenue alors qu’elle était encore très jeune (1911), elle a continué à être maîtresse de sa vie amoureuse. Oui, elle a été l’inspiratrice de ses amants ou maris créateurs, mais elle n’est jamais restée dans l’ombre, a toujours su tirer son épingle du jeu et satisfaire son désir de paraître et de fréquenter les hautes sphères. Elle a composé une centaine de lieder, a été artiste peintre. Tout le monde sera d’accord pour reconnaître en elle un grand courage, car Alma a connu bien des épreuves, que ce soit la perte de trois de ses enfants avant d’atteindre l’âge adulte (Maria, la fille ainée de Mahler, à cinq ans, Anna, la fille de Gropius à 18 ans, et Martin, le fils de Werfel, à dix mois), l’agonie de Mahler, la fuite de son pays pour échapper au nazisme, un périple incroyable à plus de soixante ans à travers les Pyrénées pour atteindre le Portugal et s’exiler aux Etats-Unis… et nul doute que son « mauvais » caractère a bien alimenté ses facultés de résistance. Alma, dans ses dernières années, était une vieille dame à la Bette Davis, assez portée sur la boisson, régnant sur son petit monde, pesant dans la vie culturelle, et soucieuse de sa postérité. Que cela ait dérangé et continue de déranger est assez amusant.
Alma, ce n’était pas uniquement l’art d’être aimée, mais aussi le choix d’aimer.
Françoise Giroud a eu envie de plaindre Alma Mahler, et défendre à travers elle la noble cause du combat pour les femmes. C’est plutôt sympathique, mais un peu tiré par les cheveux, si je puis m’exprimer ainsi s’agissant d’Alma, qui en avait de magnifiques.


Alma Mahler ou l'art d'être aimée - Françoise Giroud

Partager cet article

Commenter cet article