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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

4 Juin 2013

L’olivier est mon arbre préféré. J’ai toujours aimé les arbres, la nature, mais, en bonne citadine depuis ma naissance, j’ai davantage fréquenté le béton que la verdure, si ce n’est en vacances : autrement dit, cela n’a jamais été mon environnement naturel.
Quand la famille a déménagé, à mon grand regret d’enfant, de Marseille à l’intérieur des terres, pour s’installer dans un petit village, j’avais la nostalgie du bleu de la mer que ne guérissait pas le vert qui m’entourait. Entrée dans une petite école primaire, en cours d’année de CE1, j’eus la chance d’avoir pour instituteur un Monsieur Proust (dont le prénom était Jean), adepte de la méthode Freinet, qui m’a rendu le sourire tant les journées scolaires, bien que très studieuses, étaient passionnantes pour la curieuse que j’étais. Monsieur Proust, qui ne savait pas encore que deux ans plus tard on le sommerait de revenir à des méthodes traditionnelles, avait décidé de nous suivre d’année en année jusqu’à la fin du primaire. Ainsi sa vision pédagogique pouvait avoir du souffle. A une époque où les parents n’intervenaient que très peu dans la vie scolaire propre (du moins dans cette école), il organisait une sortie à l’extérieur de l’enceinte scolaire au moins une fois par semaine. Cela ne demandait que peu de logistique : nous restions dans le village ou aux alentours.
Ainsi, dès que nous étudions quelque chose du programme officiel, il reliait l’information avec l’histoire du village provençal, qui ne manquait pas de fontaines (à l’image d’Aix-en-Provence assez proche), mais aussi de quelques bâtisses historiques, d’une église célèbre (seul le clocher avait survécu au tremblement de terre de 1909), etc…
Une de mes premières sorties consista en la visite d’un pressoir à huile au cœur du village, encore en activité mais en fin de vie. J’adorais les olives, et si je regrettais ma grande ville méditerranéenne, j’avais découvert dans ce petit village un marché dominical extraordinaire. Mon étal préféré était celui de la marchandes d’épices, par ses couleurs mais surtout ses senteurs. J’accompagnais ma mère et je savais que nous finirions nos achats par des olives, noires et vertes. J’approchais mon nez au plus près des graines, poudres, anchois, citrons confits, pour terminer par les olives dont chaque dimanche je voulais goûter une nouvelle variété, un peu comme un animal. Ces odeurs m’enivraient littéralement, ce qui faisait rire la commerçante, mais un peu honte à ma mère qui me priait de bien me tenir. Après l’odeur iodée du Vieux-Port, ma madeleine de Proust était devenue le mélange fantastique de l’anis étoilé, safran, curcuma, olives au citron, à l’ail, anchois saumâtres…
De ce moulin à huile, je me souviens essentiellement de l’odeur extrêmement forte, presque écœurante, des olives fraichement pressées. La meule en pierre était impressionnante par sa circonférence, ainsi que le bruit du broyeur écrasant les fruits. Le maître des lieux nous expliqua le processus ainsi que l’histoire de ce pressoir. J’appris ainsi qu’il était un temps où le village s’enorgueillissait d’une huile d’olive réputée dans toute la région. La visite se termina par une dégustation, et bien d’entre nous prononcèrent des « beurk », « pouah »…
A midi, Monsieur Proust nous emmena pique-niquer un peu en dehors du village, près d’une petite chapelle dont il s’occupait en dirigeant des fouilles archéologiques généralement le samedi après-midi (je fus bien vite enrôlée pour manier la truelle et le pinceau…). Comme il se doit, un minuscule cimetière jouxtait l’édifice, délimité par quelques cyprès et à proximité duquel se trouvait un champ d’oliviers. Après manger l’instituteur nous fit une leçon que je n’ai jamais oubliée sur l’arbre, ses origines, son histoire, sa constitution… Il nous encouragea à toucher les troncs noueux, détailler les feuilles, en nous motivant habilement en nous informant d’un futur devoir à rédiger sur cette journée, le moulin à huile et l’olivier.
C’est un peu cet enseignement que j’ai retrouvé dans le livre de Stéphane Moreaux appartenant à une très jolie collection des Editions Actes Sud nommée « Le nom de l’arbre » qui contient de nombreux ouvrages consacré à un arbre différent. L’ouvrage est déjà plaisant dans son format de poche, ses pages ivoire, ses dessins à l’encre de chine olive. Il n’y a pas de photos, c’est un parti-pris, seulement des dessins.
Bien que facile d’accès, le livre est assez complet. Il aborde les mythologies, l’histoire de la culture de l’olivier depuis l’Antiquité dans les différents pays, mais aussi nous présente des planches à la manière des ouvrages de sciences naturelles, détaillant tous les aspects de l’olivier. Un paragraphe du chapitre « L’empreinte de l’olivier » est consacré à « Van Gogh, ou la difficulté de peindre les oliviers », avec des extraits de lettres de Vincent. Certains autres chapitres sont consacrés à des conseils techniques pour prendre soin de l’arbre, taille, maladies… Stéphane Moreaux, paysagiste amoureux de littérature met un point d’honneur à nous présenter le vocabulaire relatif à l’olivier et tout ce qui l’entoure. L’une des dernières pages de l’ouvrage est un glossaire évocateur et un peu mystérieux : matte, nouaison, révoluté… Enfin, le dernier chapitre est consacré à la symbolique de cet arbre méditerranéen, arbre sacré et emblème de paix pour des pays souvent en état de guerre.

J’ai vu de magnifiques oliviers en Andalousie, dans des champs s’étendant à perte de vue. J’ai séjourné en Israël où l’arbre est quasiment sacré. L’Italie m’a offert des visions esthétiques merveilleuses, particulièrement en Toscane. Mais, pour moi, l’olivier reste à jamais le symbole d’une terre qui me semblait hostile mais que j’appris à aimer guidée par l’enthousiasme d’un instituteur original auquel je dois les plus belles années de ma scolarité. Comme lui, deux ans plus tard, je dus rentrer dans le rang : la classe autrefois agencée en des ilots de tables formant de petits groupes se retrouva avec des bureaux sagement alignés deux par deux. L’emploi du temps ne donnait plus de place à des moments d’improvisation. Nous ne commencions plus la journée par ces dix minutes consacrées à une prise de parole libre où nous pouvions exprimer ce qui nous avait frappés la veille à la télévision ou dans le journal. Les sorties se limitèrent à la classique escapade de fin d’année. Comme la majorité des enfants, je n’ai pas compris ce retour aux méthodes traditionnelles, ce carcan difficile à accepter après deux années de relative indépendance. J’en ressentis une certaine hostilité envers Monsieur Proust qui semblait m’avoir trahie. Il était différent, plus raide, moins patient. Certains élèves eurent énormément de mal à s’adapter à cette nouvelle discipline, et quelques-uns furent en échec scolaire. Pour ma part, les deux années précédentes m’avaient assez éveillée et autonomisée pour que je puisse dépasser ma déception. Je sus et compris bien après que des parents avaient fait pression auprès des instances scolaires pour faire rentrer dans le rang cet instituteur qui les effrayait par ses méthodes non conventionnelles. Je rentrai au collège l’année suivante, dans une ville voisine. Je ne suis plus allée aider Monsieur Proust à faire ses fouilles archéologiques.
Monsieur Proust avait un fils, répondant au prénom d’Olivier. Il est devenu instituteur.

L'Olivier - Stéphane Moreaux

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