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Parures de Petitebijou

Publié depuis Overblog

9 Février 2013

Les éditions Soc&Foc, parmi leurs diverses activités, publient une collection d’ouvrages (disponibles sur commande cf. présentation du livre) qui propose d’ « associer un poète contemporain à un artiste plasticien ou un jeune graphiste au talent prometteur. »

C’est dans ce cadre que se présente « La terre est rouge », constitué de textes de Philippe Latger, auteur installé à Perpignan, et d’œuvres picturales de Robert Sanyas, également originaire des Pyrénées Orientales, dont l’atelier se trouve près de Montauban.

La terre rouge est la terre de Catalogne, France et Espagne réunies, berceau du poète, source inépuisable d’inspiration, où les mots prennent racine et s’épanouissent au gré des saisons et du temps qui passe, des voyages en train, des amours à vivre et des sentiments à éprouver avec une intensité solaire et fiévreuse, de l’homme en perpétuel mouvement et en quête incessante de ce qui le constitue et de ce à quoi il aspire, avec aux oreilles et au cœur la musique des sardanes et des guitares gitanes, sur les lèvres le goût du citron et des baisers de l’être aimé, aux narines les effluves d’une branche de tomate, et le corps tout entier frémissant de la sensualité aux couleurs sang et or d’un héritage méditerranéen.

Les mots voyagent… nous voici à New-York, terre étrangère où l’auteur ressent avec urgence le besoin de raconter ses racines qui lui remontent au nez et à la gorge. Partir loin, fuir, traverser un océan pour retrouver sa méditerranée…

Alors une artère new-yorkaise peut bien devenir une rue catalane, Manhattan s’essouffler sous la Tramontane, le jazz du Cotton Club revêtir les harmonies de sardane, les lieux d’ici ou d’ailleurs se répondent au cœur de celui qui se souvient de ce qu’il a été et pressent ce qu’il sera.

Après les lieux, voici les êtres : les fantômes de l’enfance, qui à leur tour convoquent leur propre passé, une mémoire à transmettre, une mythologie familiale revient à la surface liquide d’un étang entre terre et mer, de la Méditerranée nourricière ou de la Garonne reflétée dans les yeux d’une Louise Brooks occitane.

Puis, au cortège du souvenir voici que s’invitent les amours brûlantes comme le sable de la plage en été, auprès desquelles le corps jamais rassasié vient tour à tour s’épuiser et se régénérer, s’inscrire dans le cycle de la vie et de la terre, avec dans les veines le sang de la vigne, conjurer l’usure du temps, l’oubli inconcevable, la mort d’une mère adorée trop tôt arrachée que l’on viendra rejoindre à l’heure dévolue par un dieu hypothétique.

Et voici que l’œil du lecteur se pose sur les œuvres du peintre.

Les peintures de Robert Sanyas n’illustrent pas le texte, mais y répondent en écho. Les mots parlent, les mots donnent à voir. La peinture s’exprime, les couleurs et les formes dialoguent avec le poème.

Les couleurs, les formes abstraites, les lignes, les jaillissements font rythmes et perceptions. La matière est presque palpable, rappelant la terre, la pierre, le terroir.

Le regard vagabonde du texte à la peinture et inversement, continuant le même voyage, sans rupture de ton, dans une correspondance Baudelairienne en miroir qui ouvre des horizons parallèles.

J’ai entendu de la musique dans ces accords littéraires et picturaux. La peinture accentue le visuel, le texte l’olfactif, le tout produit de l’audition, offrant ainsi une gamme complète de sensations. On baigne dans la lumière du sud comme on baigne dans une sensualité méditerranéenne. Par moments, le texte renvoie à l’intime et le tableau à l’universel, puis, dans une mystérieuse réversibilité, le contraire se produit. L’écriture et la peinture existent de façon autonome, on ne sent pas l’une dépendante de l’autre, chacune propriétaire pleinement de son espace, sans empiéter sur l’autre, s’interpénètrent, et la force de cette autonomie partagée et commune donne au lecteur la possibilité d’inscrire son propre monde intérieur dans l’espace qui lui convient au moment où il le désire. Ainsi, il peut participer à la vibration douce et sensuelle qu’engendre cette création à deux voix. L’union enfantée, charnelle et mystique, est alors de l’ordre d’une puissance tellurienne. Incarnation poétique. Le mot est chair, les couleurs mordent. La violence est latente, sous l’indolence trompeuse. Le regard prend son temps, s’attarde, mais reste aux aguets. L’embuscade n’est jamais loin, au carrefour de l’enfance et du présent, du souvenir qui déchire et réconforte à la fois, de l’évocation des lieux désormais disparus que l’on convoque au repas épicé de la vie.

La terre est rouge. Le sang circule épais comme jus de tomate, transporte l’oxygène et les aliments. De New-York à Perpignan, de la mer à la terre, du geste à la pensée, l’enfant devient homme et prend la parole. Dans ses silences, résonne la couleur. Du vide de l’absence naît la forme. Le voyage initiatique n’a pas de fin. Le poète-prophète reviendra au pays plus fort mais le cœur toujours tendre.

Mais l’art protège ses mystères, et nous échappe toujours. L’alchimie opère, la parole et la toile transpirent sang et or à la chaleur des émotions. Nous sommes chez nous, en nous.

La terre est rouge - Philippe Latger / Robert Sanyas

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